Ligeia

Eclats.

Cinder Alley.

16 Horsepower.

 


Premier Noel sans Elle.

Au lieu de nous retrouver tous les sept autour de la table ronde, dans le grand salon, on se retrouve à six autour d'une table ovale, dans une salle à manger à l'autre bout de Rome. La table ronde est dans ma chambre à moi maintenant. Elle est complètement hors de son cadre.

Premier Noël où une voix rauque et grincheuse ne crie mon nom pas toutes les trois minutes. Monte-moi le store. Change l'eau de mon bocal. Ouvre la fenêtre. Baisse le volume de la télé. Ferme la fenêtre. Apporte-moi mes pantoufles. Ca m'a toujours fait très chier. Quand va-t-elle finir par se taire, la vieille ?

Elle s'est tue. C'est sur. Mais là tout d'un coup je regrette. Finalement je l'aimais bien sa voix grincheuse. J'aimais bien son chapeau de paille noir et blanc. J'aimais bien sa façon de toujours se plaindre à propos de tout. J'aimais bien qu'elle ne mange pas les tortellini in brodo le vingt-cinq midi parce qu'il y avait trop de sel.

C'est affreux de dire ça, je trouve ça affreux, mais il y a des choses qui nous font chier toute notre vie et juste quand on ne les a plus, quand on ne peut plus les avoir, on se rend compte que c'était bien qu'elles nous fassent chier, que c'était comme ça que ça devait etre.

Maintenant elle ne me fait plus chier, c'est sur, mais Elle est morte.

 

 

 

Et en fait je trouve ça aussi horrible d'écrire à propos de ça, de relire ce que j'ai écris, de chercher des fautes d'orthographe, de changer quelques mots, d'essayer d'améliorer le tout pour que ce soit plus esthétique, comme si c'était une histoire que je racontais. Alors qu'Elle est morte, bordel de merde. Mais bon, j'imagine que ça va avec le reste, quand c'est arrivé je ne pensais qu'à baiser, alors ça ne m'étonne plus...

La première fois qu'on m'a dit ça à propos de quelqu'un que je connaissais, j'ai cru que j'allais devenir folle. J'ai passé toute la nuit à pleurer et à parler toute seule. A vrai dire, je ne comprenais pas ce que ça voulait dire. Je me répétais morte. morte. morte. Puis j'ai commencé à me dire qu'elle ne verrait plus le soleil, qu'elle ne sentirait plus le vent sur sa peau, qu'elle ne pourrait plus tenir ses filles sur ses genoux. Et là ça a commencé à devenir plus clair. J'ai trouvé ça horrible. Je me suis mise à déchirer mon drap. Sa n'avait aucun sens, aucun rapport, mais je n'étais plus complètement en moi.

Et là aussi j'en parle mais je ne devrais pas, mettre des mots banalise les choses, on s'en tire avec un elle est morte comme si on avait dit elle est allée chez le dentiste, c'est horrible, je ne dirai plus jamais ça. [En meme temps, elle est morte c'est déjà moins hypocrite qu'elle est décédée, mais ça ne reste qu'un misérable mot alors que toute l'existence d'une personne s'est brisée en éclats]

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S'attacher au vide

Holding On To You.

Damien Saez.

 

 

Rome.

On se remplit au restaurant, puis on se vide sur le papier.
Il n'y a pas beaucoup d'émotions, le trop-plein est surtout matériel.
Nous les écorchés, on en a des sévices_
Ne faisant pas grand chose de notre temps, on le passe à repenser à de vieilles choses
(C'est donc une manie que de vouloir tout remplir...)
Vieilles choses, sévices ?
Comment ne pas penser ? Le temps est vide, la vie est vide
Au pays de l'espoir, il n'y a pas d'hiver_
Si j'avais la possibilité d'oublier certaines choses, je me demande celles que je choisirais.
Quels mots.
Ce dont je me souviens le mieux.
Il y en a tellement...

 


Si par hasard quelqu'un passant par ici pouvait me donner une astuce pour apprendre à ne pas s'attacher, ce serait très gentil. On devrait nous apprendre ça à l'époque. Le discours de Vautrin par coeur (pas ces vieux poème genre Ainsi de Maurice Careme pour la fete des mères...), les "lois cachées de la société", comment ne pas s'attacher, comment cacher ses émotions, comment mentir de façon crédible, rester impassible. Ca c'est des choses qu'il faut connaitre dans la vie, qui te changent de A à Z ton existence, pas un vieux théoreme de Pythagore & Cie ou la formule de Descartes sur la réfraction (le truc avec des N1 et N2 et des z et des y).

 


Si un jour je suis ministre de l'éducation, je vous promets qu'on apprendra des choses vraiment utiles dans la vie à vos enfants (ce ne seront pas des anges, mais les anges réussissent-ils dans la vie ?).

 

 

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You can have what's left of me

 

The Passenger.

Iggy Pop.

 

 

Le temps passe, les mois passent, l'émoi passe et moi, je suis loin d'être toujours la même. Je croyais que Charles et moi c'était une histoire pour la vie ; je croyais que mon amour pour Charles était aussi inébranlable que celui de Heathcliff pour Catherine, que rien n'aurait pu le détourner, le plier, le briser. Mais il a suffit qu'elle m'écrive, qu'elle fasse naître le soupçon en moi - bien qu'il y fut déjà en partie - qu'elle me balance la vérité en face, alors que je l'avais devant les yeux depuis trois ans, pour que tout s'écroule. J'ai d'abord cru que je ne m'en remettrais jamais, que je continuerais à chercher Charles dans les yeux des autres hommes, ou dans leur sourire. J'avais peur de passer toute ma vie avec son ombre flottant au-dessus de ma tête, écrasante, oppressante, son reflet dans les yeux, sa voix dans l'oreille. Puis j'ai passé une soirée avec quelqu'un qui m'a fait complètement oublier que Charles existait et j'ai compris que Charles n'était qu'un nom, un nom comme les autres, un nom qu'on croit connaître et qu'on fini par oublier - comme tant d'autres. Du coup j'en parle en disant « Charles » et non « il » parce que mon Il est mort et qu'un autre est peut-être en train de renaître à sa place.

 

Bien sûr, si j'avais eu le choix les choses ne se seraient pas passées comme ça, mais cette expérience me fera du moins aller de l'avant, j'ai pris conscience de l'impossibilité de certaines choses et du faux de certaines autres - je ne m' tromperai pas une deuxième fois. Je pensais que sans Charles ma vie serait vide, mais je n'ai plus le temps d'y penser. Je pensais que s'il n'était pas là les choses n'auraient plus de sens, que les tuiles n'auraient plus de goût. Mais je remarque avec joie que ce n'est pas le cas, je vis pour d'autres choses - bien plus importantes, par ailleurs - et les tuiles d'Adèle sont toujours aussi bonnes. Simplement, j'ai été déçue comme je ne pensais pas que c'était possible.

 

 

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Ai giudizi degli altri non fa neanche una piega

Vita Spericolata.

Vasco Rossi.

 

 

Cette fois je m'attendais à ce que ça soit différent [je ne sais pas pourquoi] mais je crois que j'avais pas mal de plans là-dessus. Que ça finisse dans la boue comme toutes les autres fois ça m'a vraiment déçue...

 

 

Il faudrait que j'arrête de m'attendre à quelque chose, il n'y a vraiment pas de raisons... 

 

 

(Parce que je suis quand même un peu nostalgique...)

 

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"Vous savez, ça n'a pas d'importance qu'elle se soit servie de moi ; je l'aimais cette femme..."

 

Nantes.

Beirut.

 

 

Parfois vous vous réveillez la nuit.

Vous étiez tranquillement en train de rêver de choses et d'autre lorsqu'une image ou des mots de la non-réalité envahissent votre rêve, et ça vous réveille. Vous vous rappellez ce qui a été dit, ce que vous avez pensé à ce moment-là, les images qui vous sont venues à l'esprit quand vous l'avez entendu. Même si c'était il y a trois, six, dix-huit, trente-quatre mois. Tout est aussi limpide dans votre tête que si ça avait été hier.

Alors vous vous demandez pourquoi votre inconscient a choisi de se rappeler de ces choses-ci au lieu d'autres, pourquoi ces mots-ci vous ont marqués alors qu'il y en a eu tant d'autres.

Est-ce que ça n'aurait pas été plus facile s'il n'avait rien retenu, si les mots étaient partis les uns après les autres, juste après avoir été prononcés ou entendus?

Est-ce que ça ne vous aurait pas évité ces nuits d'insomnie?

Vous pensez que oui. L'homme sans mémoire et sans conscience est heureux. Mais l'homme qui se souvient et qui est lucide est-il pour autant condamné à être malheureux?

Vous avez longtemps pensé que oui. Maintenant vous ne savez plus.

Cela a-t-il vraiment un sens de vouloir le savoir? N'est-ce pas inutile puisque vous vous souvenez et que vous êtes lucide?

On vous a tellement répété que ça finira bien par passer, que le temps guérit les blessures, qu'avec le temps va, tout s'en va, que vous avez fini par y croire. Mais si ce n'était pas le cas? Cela vous terrorise, l'idée que ça n'est pas vrai, qu'avec le temps tout ne s'en va pas, que certaines choses restent, que certains abîmes ne se referment pas.

Y a-t-il d'autres solutions que d'attendre patiemment et voir ce qu'il se passera?

Cela vous paraît difficile, mais vous savez qu'il y en a une. Recoudre soi-même les blessures. Bien sûr, comme vous n'êtes pas médecin le résultat n'est pas garanti et il se pourrait que la souture ne tiennent pas. Et puis vous vous doutez que la douleur est forte, qu'il faut du cran. Mais vous êtes prêt. Vous avez déjà sorti une aiguille et des fils. Deux, pour que la souture soit plus résistante. Ils vous paraissent plutôt courts, vous ne savez pas s'ils suffiront à recoudre entièrement la déchirure. Un fil de dreads, un fil d'yeux verts. Vous verrez bien ou ils vous mèneront.

Vous fermez les yeux très forts, vous avalez un grand bol d'air (vicié, l'air est vicié) et vous enfoncez doucement l'aiguille dans votre cher. L'epiderme fait résistance, son élasticité vous exaspère. Soudain une image vous assaillit, encore elle, toujours la même, vous n'avez pas vu la scène, mais la description en focalisation interne qu'on vous en a faite vous permet de la voir aujourd'hui, deux ans et demi après qu'elle a eu lieu. Quelque chose coule le long de votre corps. Vous ouvrez les yeux : du sang. Vous vous êtes piqué, douloureuse image.

Cela suffit pour l'instant, vous n'avez pas le coeur a retranspercé votre chair. Vous essayerez à nouveau ce soir, vous serez sans doute dans les bonnes condition pour vous y mettre pour de vrai. Et l'image ne pourra pas vous assaillir cette fois, car vous serez loin, très loin, dans un autre monde où il n'y a pas de place pour elle.

 

 

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