"Vous savez, ça n'a pas d'importance qu'elle se soit servie de moi ; je l'aimais cette femme..."
Nantes.
Beirut.
Parfois vous vous réveillez la nuit.
Vous étiez tranquillement en train de rêver de choses et d'autre lorsqu'une image ou des mots de la non-réalité envahissent votre rêve, et ça vous réveille. Vous vous rappellez ce qui a été dit, ce que vous avez pensé à ce moment-là, les images qui vous sont venues à l'esprit quand vous l'avez entendu. Même si c'était il y a trois, six, dix-huit, trente-quatre mois. Tout est aussi limpide dans votre tête que si ça avait été hier.
Alors vous vous demandez pourquoi votre inconscient a choisi de se rappeler de ces choses-ci au lieu d'autres, pourquoi ces mots-ci vous ont marqués alors qu'il y en a eu tant d'autres.
Est-ce que ça n'aurait pas été plus facile s'il n'avait rien retenu, si les mots étaient partis les uns après les autres, juste après avoir été prononcés ou entendus?
Est-ce que ça ne vous aurait pas évité ces nuits d'insomnie?
Vous pensez que oui. L'homme sans mémoire et sans conscience est heureux. Mais l'homme qui se souvient et qui est lucide est-il pour autant condamné à être malheureux?
Vous avez longtemps pensé que oui. Maintenant vous ne savez plus.
Cela a-t-il vraiment un sens de vouloir le savoir? N'est-ce pas inutile puisque vous vous souvenez et que vous êtes lucide?
On vous a tellement répété que ça finira bien par passer, que le temps guérit les blessures, qu'avec le temps va, tout s'en va, que vous avez fini par y croire. Mais si ce n'était pas le cas? Cela vous terrorise, l'idée que ça n'est pas vrai, qu'avec le temps tout ne s'en va pas, que certaines choses restent, que certains abîmes ne se referment pas.
Y a-t-il d'autres solutions que d'attendre patiemment et voir ce qu'il se passera?
Cela vous paraît difficile, mais vous savez qu'il y en a une. Recoudre soi-même les blessures. Bien sûr, comme vous n'êtes pas médecin le résultat n'est pas garanti et il se pourrait que la souture ne tiennent pas. Et puis vous vous doutez que la douleur est forte, qu'il faut du cran. Mais vous êtes prêt. Vous avez déjà sorti une aiguille et des fils. Deux, pour que la souture soit plus résistante. Ils vous paraissent plutôt courts, vous ne savez pas s'ils suffiront à recoudre entièrement la déchirure. Un fil de dreads, un fil d'yeux verts. Vous verrez bien ou ils vous mèneront.
Vous fermez les yeux très forts, vous avalez un grand bol d'air (vicié, l'air est vicié) et vous enfoncez doucement l'aiguille dans votre cher. L'epiderme fait résistance, son élasticité vous exaspère. Soudain une image vous assaillit, encore elle, toujours la même, vous n'avez pas vu la scène, mais la description en focalisation interne qu'on vous en a faite vous permet de la voir aujourd'hui, deux ans et demi après qu'elle a eu lieu. Quelque chose coule le long de votre corps. Vous ouvrez les yeux : du sang. Vous vous êtes piqué, douloureuse image.
Cela suffit pour l'instant, vous n'avez pas le coeur a retranspercé votre chair. Vous essayerez à nouveau ce soir, vous serez sans doute dans les bonnes condition pour vous y mettre pour de vrai. Et l'image ne pourra pas vous assaillir cette fois, car vous serez loin, très loin, dans un autre monde où il n'y a pas de place pour elle.
Par ligeia, Vendredi 7 Decembre 2007 à 13:28 GMT+2 dans Délires d'une Inconsciente (article, RSS)



